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Forum : A-t-on besoin d’un chef

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Ghalem Yo. Participant
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Extrait de mon livre « Equation d’une vie ». le cas GJ

Il y a une question que je pensais avoir résolue, ou du moins mise à distance. Pourquoi certains reçoivent-ils très tôt les bons codes, quand d’autres doivent les découvrir seuls, souvent trop tard ?

Je l’avais rencontrée à l’école, dans les orientations rapides et les trajectoires déjà classées pendant trente ans devant un tableau. Et puis elle réapparut, en novembre 2018, non plus dans une salle de classe mais sur un rond-point collective, massive, bruyante.

Je n’en fus pas seulement spectateur. Je discutai sur les ronds-points, marchai dans des manifestations, assistai à des réunions. Ce que je vis me confirma quelque chose que ce livre tente de démontrer depuis ses premières pages, mais à une échelle que je n’avais pas encore mesurée.

Ce chapitre est une tentative d’analyse personnelle celle d’un professeur de mathématiques à la retraite, pas d’un politologue. Je n’ai pas la prétention d’en faire une thèse digne d’un prix Nobel. Mais j’ai passé des années à apprendre à mes élèves que la rigueur s’applique à tout problème, quel qu’il soit y compris à ceux qui dépassent son auteur.
C’est dans cet esprit que j’essaie de lire ce qui s’est passé, en m’efforçant de distinguer ce que j’ai observé, ce que j’ai interprété et ce qui reste pour moi une hypothèse.

L’hypothèse de départ

Le déterminisme social opère principalement, selon moi, à travers la distribution inégale des outils intellectuels. La rigueur et la connaissance sont des variables capables de modifier une trajectoire que tout semblait avoir fixée, à l’échelle d’une vie individuelle comme à celle d’un mouvement collectif. C’est l’hypothèse que je défends. Les Gilets jaunes en ont fourni, malgré eux et à leur corps défendant, une illustration que je trouve frappante sans prétendre qu’elle épuise le sujet.

Avant toute analyse, il faut rappeler ce qui était en cause. Une France, celle des fins de mois qui ne tombent jamais juste, des trajets en voiture comptés au litre, des travailleurs qui se levaient tôt, payaient leurs impôts, élevaient leurs enfants sans rien demander à personne, et se voyaient traités comme une variable d’ajustement dans des arbitrages qui ne les concernaient jamais directement.
Des retraités à neuf cents euros qui devaient choisir entre se chauffer et se soigner. Des familles monoparentales qui calculaient au centime près le nécessaire. Des artisans étranglés par les charges, des ouvriers déclassés, des employés à qui l’on demandait toujours plus pour toujours moins.

Cette colère reposait sur des faits matériels précis et accumulés depuis des décennies. Elle était légitime, au sens le plus strict du mot: elle reposait sur une réalité matérielle documentée, celle des fins de mois, des trajets et des pensions. Tout ce qui suit doit être lu sans jamais perdre de vue ce point de départ.

La répression

La répression, il faut la nommer telle qu’elle le fut du moins telle que je l’ai vécue et interprétée. Pas une fermeté nécessaire au maintien de l’ordre, mais une violence d’État que je tiens pour disproportionnée. Le journaliste David Dufresne a recensé, fin 2019, vingt-cinq manifestants ayant perdu un œil, cinq mains arrachées et plus de trois cents blessures à la tête. Le ministère de l’Intérieur comptait de son côté près de deux mille blessés parmi les forces de l’ordre. Ces chiffres, je les cite tels qu’ils ont été publiés; leur interprétation, en revanche, m’engage.

J’ai respiré du gaz lacrymogène à plusieurs reprises un produit dont les effets à long terme sur les voies respiratoires restent, à ma connaissance, peu étudiés et peu débattus. Il y eut aussi des violences du côté des manifestants, des vitrines brisées, du mobilier urbain incendié. Les deux camps produisirent de la violence, il serait malhonnête de le taire. Mais il y a une asymétrie qu’aucun équilibre formel ne peut effacer: un État qui use d’une force disproportionnée contre ses citoyens manque, me semble-t-il, à sa mission première. Reconnaître cette asymétrie ne disculpe personne. Cela situe les responsabilités à leur juste hauteur. Ces données posées, la démonstration peut commencer.

La colère sans stratégie ne produit pas de transformation

Dans plusieurs réunions, je pris la parole pour défendre un discours constructif: une stratégie plutôt que la seule action de rue, une représentation encadrée capable de parler aux médias avec calme, de porter des revendications claires en condamnant la violence d’où qu’elle vienne. Mon discours ne passait pas. L’action primait sur la réflexion du moins dans les réunions auxquelles j’ai assisté.

La preuve la plus nette vint, pour moi, en avril 2019, dans la banlieue nantaise. Un débat public auquel participait l’une des figures intellectuelles du mouvement un avocat, lecteur méthodique de la littérature économique critique, portant l’une des analyses les plus rigoureuses qu’on pouvait entendre à cette époque. La salle était comble. Je suis intervenu depuis le public pour proposer une liste d’union à six semaines des élections européennes. Le mouvement disposait encore, me semblait-il, d’un capital sympathie réel. Une échéance, un vote, une voix portée au Parlement l’instance même où se décidaient une partie des politiques contestées. Il s’y opposa. Son argument était de principe: le mouvement ne devait pas devenir politique, sa force tenait précisément à ce refus de s’institutionnaliser. Je défendis la position inverse.
Un mouvement social qui refuse de se traduire en force politique organisée se condamne, selon moi, à dépendre de la bonne volonté de ceux qu’il combat. La rue peut faire céder un gouvernement sur des revendications structurées et argumentées.

Plus tard, plusieurs listes dispersées se présentèrent aux européennes, sans coordination, sans tête commune. Elles firent des scores marginaux. Le mouvement avait refusé l’union ; il récolta la division. Ce n’est pas un jugement moral. C’est un résultat chiffré dont l’interprétation, là encore, m’appartient.

L’absence de stratégie vient d’un déficit d’outils

Les figures du mouvement furent nécessaires dans la première phase. Aucune mobilisation populaire ne s’organise sans visages qui donnent voix à la colère. Mais ces mêmes figures devinrent, dans la seconde phase, l’une des causes de l’étouffement je ne dis pas la seule. Elles ne se coordonnèrent pas entre elles. Chacune parla pour soi, défendit son audience, occupa son segment médiatique. La fragmentation visible sur les plateaux était, me semble-t-il, la projection de la fragmentation réelle dans les coulisses. L’absence de service d’ordre en était le symptôme : chacun manifestait comme il voulait, sans consignes, sans protection collective contre les éléments incontrôlés qui rejoignaient les cortèges. Le mot d’ordre était: pas de chef.

La méfiance avait ses raisons historiques. Mais elle reposait, à mon sens, sur une confusion. Le refus du chef au sens d’un dirigeant pouvant trahir la base est une saine prudence démocratique. Le refus de toute figure capable d’incarner une cause et de lui donner un cap est une autolimitation politique qui condamne le mouvement à l’effacement. Aucune transformation politique de grande ampleur, dans notre histoire moderne, ne s’est faite, à ma connaissance, sans une figure pour la porter.

Je croisai quelques mois plus tard l’une de ces figures un homme devenu emblématique d’une violence policière qui lui avait coûté un œil. Il était sincère. Il n’avait pas tiré bénéfice de sa blessure. Il la portait. Mais il était aussi peu érudit, dépassé par ce qu’on attendait désormais de lui. On lui demandait d’incarner une cause politique alors qu’il n’avait reçu ni la formation ni les cadres d’analyse nécessaires. La distance entre l’épreuve subie et la parole attendue en retour était trop grande. Aucun homme ne peut combler seul cette distance.

Elle se comble par l’éducation, par les institutions de formation civique, par des générations entières de transmission patiente. Ces conditions n’étaient pas réunies. Ce n’était pas sa faute.

La structure oligarchique

Pour comprendre pourquoi ces outils manquaient, il faut, selon moi, regarder la structure. Le mouvement contestait ce qu’il appelait l’oligarchie mot venu du grec oligos : peu nombreux, arkhê : pouvoir. Appliquée à notre époque, la notion ne désigne pas un régime constitutionnel, nous vivons formellement dans une démocratie représentative mais une réalité de fait : un petit nombre d’acteurs, reliés par leur formation, leurs intérêts économiques et leurs lieux de socialisation, exerce une influence décisive sur les décisions politiques majeures, sans qu’aucune coordination explicite ne soit nécessaire.

Cette concentration prend, à mes yeux, trois formes articulées : celle du capital, par quelques familles et groupes industriels ; celle de la propriété médiatique, qui produit non pas une censure directe mais une censure par anticipation, une sélection insensible des sujets, une hiérarchisation implicite des perspectives audibles ; et enfin celle du pouvoir politique une élite formée dans un petit nombre d’institutions, qui circule entre cabinets ministériels, grandes entreprises et postes électifs.

Les Gilets jaunes sentirent cette réalité. Ils la nommèrent parfois, mais ils ne réussirent pas, me semble-t-il, à la formaliser. La critique restait morale : dénoncer des fortunes, désigner des puissants. Tant qu’on ne comprend pas la structure, on s’épuise à dénoncer des visages.

À ce déficit analytique s’ajoutait, selon moi, un déficit plus profond que j’appellerai un déficit d’outillage argumentatif et médiatique, plutôt que cognitif, car le mot serait injuste et condescendant. Parler en public face à des journalistes professionnels n’est pas un exercice naturel. Cela suppose des compétences qui s’apprennent : reconnaître une question piégée et la reformuler, refuser le cadre imposé par l’interviewer, tenir une ligne argumentative en deux minutes malgré les interruptions, repérer les sophismes courants et les démonter en temps réel.

Ces compétences s’enseignent précisément dans les écoles qui forment les futurs cadres médiatiques et politiques des classes dominantes. Les porte-voix populaires n’en disposaient pas. Le système médiatique n’eut pas besoin, à mon sens, de les censurer. Il leur donna la parole en abondance, sachant ou en tout cas faisant comme si que cette parole, faute d’outillage, ne l’ébranlerait pas. La meilleure neutralisation d’un discours subversif consiste peut-être à le laisser s’exprimer sans cadre. C’est une hypothèse, mais elle me paraît tenir.

Ce déficit est produit systématiquement

C’est ici que la démonstration rejoint le fil de ce livre. Le déterminisme social opère, selon moi, à travers la distribution inégale des outils intellectuels. Les classes dominantes acquièrent ces outils par imprégnation familiale et par formation institutionnelle dans les grandes écoles, dans les réseaux qui se reproduisent. Les classes dominées ne les acquièrent que par effort personnel exceptionnel. J’en suis un exemple un exemple, pas une preuve. L’écart d’outillage ainsi produit est l’un des mécanismes les plus efficaces et les moins visibles du déterminisme social. Il ne se voit pas. Il ne se nomme pas. Il agit.

Sans instruction populaire, pas d’émancipation collective possible, me semble-t-il. La rigueur et la connaissance ne sont pas des privilèges réservés aux experts patentés. Elles sont les conditions concrètes de toute transformation sérieuse individuelle ou collective. Ce n’est pas une posture. Ce n’est pas un ornement. C’est ce que les Gilets jaunes ont payé de leurs corps faute de l’avoir reçu du moins est-ce ainsi que je le lis.

Ce qui reste à construire

Il faudrait enseigner massivement, dès l’école primaire et tout au long de la vie, les outils élémentaires de la pensée critique. Apprendre à distinguer une cause d’une corrélation. Apprendre à repérer un sophisme, l’argument d’autorité, la généralisation hâtive, la fausse causalité, l’appel à l’émotion qui se substitue à la démonstration.

Apprendre à lire un chiffre, à interroger une source, à reformuler une question piégée. Apprendre à argumenter sans hurler, à douter sans renoncer, à céder devant un meilleur raisonnement sans y voir une humiliation. J’utilise le conditionnel à dessein. Cette pédagogie a, à ma connaissance, presque entièrement disparu de notre système ou du moins n’y occupe-t-elle plus la place qu’elle mériterait.

L’instruction populaire n’a jamais entièrement reposé sur l’école officielle. Elle a toujours emprunté d’autres chemins : les bibliothèques publiques, les associations d’éducation populaire, ces professeurs qui prennent leur métier au sérieux malgré le carcan de l’institution, ces parents qui transmettent ce qu’ils n’ont pas reçu, ou encore ces autodidactes qui ouvrent un livre par défi et le referment transformés. Notre époque ajoute à ces canaux historiques une possibilité que les générations précédentes n’avaient jamais approchée : le numérique rend techniquement accessible un volume de connaissances vertigineux. Mais face à cette marée, une ligne de partage s’impose : il va falloir composer avec l’intelligence artificielle, rester maître et non devenir esclave.

Pour relever ce défi, une piste concrète se dessine: celle d’une plateforme publique du savoir, libre et gratuite. Un espace commun rassemblant cours, ressources documentaires et outils de raisonnement critique, soumis à des règles strictes de sourçage et de vérification contradictoire. Les briques de cette cathédrale existent déjà, mais elles gisent, dispersées. Ce qui manque, c’est leur mise en cohérence et leur visibilité immédiate auprès de ceux qui en auraient le plus besoin. Pour qu’une telle infrastructure tienne, elle doit être conçue comme un véritable service public, affranchie de toute logique de rentabilité marchande. On ne mesure pas le rendement d’un esprit qu’on a aidé à se former. Il se révèle parfois dix ans plus tard, parfois jamais, ou parfois dans le regard et la liberté des enfants de celui qu’on croyait avoir formé pour rien.

Car l’émancipation par l’instruction est l’affaire de plusieurs générations. Mes parents n’ont pas pu. J’ai pu en partie, à grand-peine, par des détours, en rattrapant tard ce que d’autres avaient reçu tôt. Mes enfants ont pu davantage parce que j’ai pu un peu. C’est ainsi, me semble-t-il, que le déterminisme se desserre : non pas d’un coup, par une décision politique foudroyante, mais lentement, génération après génération, transmission après transmission.

J’aborde ces questions en sachant qu’elles dépassent mon strict cadre professionnel. Je ne suis ni politologue, ni constitutionnaliste, ni économiste; j’ai été professeur de mathématiques et de physique. Mais le constat que je formule prolonge ce que ce livre cherche à démontrer depuis ses premières pages: la rigueur et la connaissance ne sont pas des privilèges réservés aux experts patentés. Elles sont des exigences qui s’appliquent à tout citoyen qui prétend penser sa propre époque. Une démocratie qui réserverait la pensée politique aux seuls spécialistes diplômés cesserait, à mon sens, d’être une démocratie pour devenir une technocratie consentie.

Les Gilets jaunes ont payé de leurs corps une colère que personne n’avait su entendre à temps, et que personne n’a su transformer ensuite en pouvoir réel. Ce double échec celui des institutions qui ont laissé pourrir la situation, et celui d’un mouvement qui n’a pas pu se doter des moyens de sa propre force n’est pas, à mes yeux, une fatalité. Il est le résultat d’une longue désertion: celle d’une instruction publique qui aurait dû donner à tous, depuis longtemps, les outils pour penser leur condition et la transformer collectivement.

Ce que les Gilets jaunes ont révélé

Ils ont eu raison de se révolter. Leur colère était juste, leur dignité intacte, leur courage réel. Mais ils ont payé de leurs corps une vérité que personne ne leur avait apprise : une colère sans méthode se disperse, une justice sans rigueur se fait manipuler, un peuple sans outils se fait confisquer sa propre force.

Ils ont refusé toute incarnation du moins une grande partie d’entre eux et personne n’a porté leur voix. Ils ont refusé toute structure et rien n’a duré. Ils ont refusé d’approfondir et les vraies causes sont restées dans l’ombre. Ils ont laissé les ego occuper l’espace que la stratégie aurait dû tenir. Et le système, sans même avoir besoin de les écraser, les a regardés s’épuiser.

Ce n’est pas une fatalité. C’est une leçon.

Car la personne qui manquait cultivée, modeste, stratégique, ferme n’est pas née un jour dans un rond-point. Elle se construit. Lentement. Par la lecture, par l’échec, par la méthode, par la fidélité. Elle ne surgit pas des barricades. Elle se forge dans le silence des chambres, dans les livres empruntés, dans les corrections recommencées, dans les conversations comme celle-ci.

Cette personne n’existait pas encore. Mais elle peut exister. Pas pour prendre le pouvoir. Pour transmettre. Pour outiller. Pour rendre à ceux qui n’ont rien reçu les moyens de ne plus jamais être des dupes.

La justice sociale ne viendra pas d’un sauveur. Elle viendra, je l’espère, de milliers de personnes ordinaires qui décident, un jour, d’appliquer la rigueur et la connaissance au service des autres. Pas pour briller. Pour libérer.

C’est cela, le principal. Et c’est à notre portée.

en réponse à : Echanges avec les petit(e)s candidat(e)s ?

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Il y a une question que je pensais avoir résolue, ou du moins mise à distance. Pourquoi certains reçoivent-ils très tôt les bons codes, quand d’autres doivent les découvrir seuls, souvent trop tard ?

Je l’avais rencontrée à l’école, dans les orientations rapides et les trajectoires déjà classées pendant trente ans devant un tableau. Et puis elle réapparut, en novembre 2018, non plus dans une salle de classe mais sur un rond-point collective, massive, bruyante.

Je n’en fus pas seulement spectateur. Je discutai sur les ronds-points, marchai dans des manifestations, assistai à des réunions. Ce que je vis me confirma quelque chose que ce livre tente de démontrer depuis ses premières pages, mais à une échelle que je n’avais pas encore mesurée.

Ce chapitre est une tentative d’analyse personnelle celle d’un professeur de mathématiques à la retraite, pas d’un politologue. Je n’ai pas la prétention d’en faire une thèse digne d’un prix Nobel. Mais j’ai passé des années à apprendre à mes élèves que la rigueur s’applique à tout problème, quel qu’il soit y compris à ceux qui dépassent son auteur.
C’est dans cet esprit que j’essaie de lire ce qui s’est passé, en m’efforçant de distinguer ce que j’ai observé, ce que j’ai interprété et ce qui reste pour moi une hypothèse.

L’hypothèse de départ

Le déterminisme social opère principalement, selon moi, à travers la distribution inégale des outils intellectuels. La rigueur et la connaissance sont des variables capables de modifier une trajectoire que tout semblait avoir fixée, à l’échelle d’une vie individuelle comme à celle d’un mouvement collectif. C’est l’hypothèse que je défends. Les Gilets jaunes en ont fourni, malgré eux et à leur corps défendant, une illustration que je trouve frappante sans prétendre qu’elle épuise le sujet.

Avant toute analyse, il faut rappeler ce qui était en cause. Une France, celle des fins de mois qui ne tombent jamais juste, des trajets en voiture comptés au litre, des travailleurs qui se levaient tôt, payaient leurs impôts, élevaient leurs enfants sans rien demander à personne, et se voyaient traités comme une variable d’ajustement dans des arbitrages qui ne les concernaient jamais directement.
Des retraités à neuf cents euros qui devaient choisir entre se chauffer et se soigner. Des familles monoparentales qui calculaient au centime près le nécessaire. Des artisans étranglés par les charges, des ouvriers déclassés, des employés à qui l’on demandait toujours plus pour toujours moins.

Cette colère reposait sur des faits matériels précis et accumulés depuis des décennies. Elle était légitime, au sens le plus strict du mot: elle reposait sur une réalité matérielle documentée, celle des fins de mois, des trajets et des pensions. Tout ce qui suit doit être lu sans jamais perdre de vue ce point de départ.

La répression

La répression, il faut la nommer telle qu’elle le fut du moins telle que je l’ai vécue et interprétée. Pas une fermeté nécessaire au maintien de l’ordre, mais une violence d’État que je tiens pour disproportionnée. Le journaliste David Dufresne a recensé, fin 2019, vingt-cinq manifestants ayant perdu un œil, cinq mains arrachées et plus de trois cents blessures à la tête. Le ministère de l’Intérieur comptait de son côté près de deux mille blessés parmi les forces de l’ordre. Ces chiffres, je les cite tels qu’ils ont été publiés; leur interprétation, en revanche, m’engage.

J’ai respiré du gaz lacrymogène à plusieurs reprises un produit dont les effets à long terme sur les voies respiratoires restent, à ma connaissance, peu étudiés et peu débattus. Il y eut aussi des violences du côté des manifestants, des vitrines brisées, du mobilier urbain incendié. Les deux camps produisirent de la violence, il serait malhonnête de le taire. Mais il y a une asymétrie qu’aucun équilibre formel ne peut effacer: un État qui use d’une force disproportionnée contre ses citoyens manque, me semble-t-il, à sa mission première. Reconnaître cette asymétrie ne disculpe personne. Cela situe les responsabilités à leur juste hauteur. Ces données posées, la démonstration peut commencer.

La colère sans stratégie ne produit pas de transformation

Dans plusieurs réunions, je pris la parole pour défendre un discours constructif: une stratégie plutôt que la seule action de rue, une représentation encadrée capable de parler aux médias avec calme, de porter des revendications claires en condamnant la violence d’où qu’elle vienne. Mon discours ne passait pas. L’action primait sur la réflexion du moins dans les réunions auxquelles j’ai assisté.

La preuve la plus nette vint, pour moi, en avril 2019, dans la banlieue nantaise. Un débat public auquel participait l’une des figures intellectuelles du mouvement un avocat, lecteur méthodique de la littérature économique critique, portant l’une des analyses les plus rigoureuses qu’on pouvait entendre à cette époque. La salle était comble. Je suis intervenu depuis le public pour proposer une liste d’union à six semaines des élections européennes. Le mouvement disposait encore, me semblait-il, d’un capital sympathie réel. Une échéance, un vote, une voix portée au Parlement l’instance même où se décidaient une partie des politiques contestées. Il s’y opposa. Son argument était de principe: le mouvement ne devait pas devenir politique, sa force tenait précisément à ce refus de s’institutionnaliser. Je défendis la position inverse.
Un mouvement social qui refuse de se traduire en force politique organisée se condamne, selon moi, à dépendre de la bonne volonté de ceux qu’il combat. La rue peut faire céder un gouvernement sur des revendications structurées et argumentées.

Plus tard, plusieurs listes dispersées se présentèrent aux européennes, sans coordination, sans tête commune. Elles firent des scores marginaux. Le mouvement avait refusé l’union ; il récolta la division. Ce n’est pas un jugement moral. C’est un résultat chiffré dont l’interprétation, là encore, m’appartient.

L’absence de stratégie vient d’un déficit d’outils

Les figures du mouvement furent nécessaires dans la première phase. Aucune mobilisation populaire ne s’organise sans visages qui donnent voix à la colère. Mais ces mêmes figures devinrent, dans la seconde phase, l’une des causes de l’étouffement je ne dis pas la seule. Elles ne se coordonnèrent pas entre elles. Chacune parla pour soi, défendit son audience, occupa son segment médiatique. La fragmentation visible sur les plateaux était, me semble-t-il, la projection de la fragmentation réelle dans les coulisses. L’absence de service d’ordre en était le symptôme : chacun manifestait comme il voulait, sans consignes, sans protection collective contre les éléments incontrôlés qui rejoignaient les cortèges. Le mot d’ordre était: pas de chef.

La méfiance avait ses raisons historiques. Mais elle reposait, à mon sens, sur une confusion. Le refus du chef au sens d’un dirigeant pouvant trahir la base est une saine prudence démocratique. Le refus de toute figure capable d’incarner une cause et de lui donner un cap est une autolimitation politique qui condamne le mouvement à l’effacement. Aucune transformation politique de grande ampleur, dans notre histoire moderne, ne s’est faite, à ma connaissance, sans une figure pour la porter.

Je croisai quelques mois plus tard l’une de ces figures un homme devenu emblématique d’une violence policière qui lui avait coûté un œil. Il était sincère. Il n’avait pas tiré bénéfice de sa blessure. Il la portait. Mais il était aussi peu érudit, dépassé par ce qu’on attendait désormais de lui. On lui demandait d’incarner une cause politique alors qu’il n’avait reçu ni la formation ni les cadres d’analyse nécessaires. La distance entre l’épreuve subie et la parole attendue en retour était trop grande. Aucun homme ne peut combler seul cette distance.

Elle se comble par l’éducation, par les institutions de formation civique, par des générations entières de transmission patiente. Ces conditions n’étaient pas réunies. Ce n’était pas sa faute.

La structure oligarchique

Pour comprendre pourquoi ces outils manquaient, il faut, selon moi, regarder la structure. Le mouvement contestait ce qu’il appelait l’oligarchie mot venu du grec oligos : peu nombreux, arkhê : pouvoir. Appliquée à notre époque, la notion ne désigne pas un régime constitutionnel, nous vivons formellement dans une démocratie représentative mais une réalité de fait : un petit nombre d’acteurs, reliés par leur formation, leurs intérêts économiques et leurs lieux de socialisation, exerce une influence décisive sur les décisions politiques majeures, sans qu’aucune coordination explicite ne soit nécessaire.

Cette concentration prend, à mes yeux, trois formes articulées : celle du capital, par quelques familles et groupes industriels ; celle de la propriété médiatique, qui produit non pas une censure directe mais une censure par anticipation, une sélection insensible des sujets, une hiérarchisation implicite des perspectives audibles ; et enfin celle du pouvoir politique une élite formée dans un petit nombre d’institutions, qui circule entre cabinets ministériels, grandes entreprises et postes électifs.

Les Gilets jaunes sentirent cette réalité. Ils la nommèrent parfois, mais ils ne réussirent pas, me semble-t-il, à la formaliser. La critique restait morale : dénoncer des fortunes, désigner des puissants. Tant qu’on ne comprend pas la structure, on s’épuise à dénoncer des visages.

À ce déficit analytique s’ajoutait, selon moi, un déficit plus profond que j’appellerai un déficit d’outillage argumentatif et médiatique, plutôt que cognitif, car le mot serait injuste et condescendant. Parler en public face à des journalistes professionnels n’est pas un exercice naturel. Cela suppose des compétences qui s’apprennent : reconnaître une question piégée et la reformuler, refuser le cadre imposé par l’interviewer, tenir une ligne argumentative en deux minutes malgré les interruptions, repérer les sophismes courants et les démonter en temps réel.

Ces compétences s’enseignent précisément dans les écoles qui forment les futurs cadres médiatiques et politiques des classes dominantes. Les porte-voix populaires n’en disposaient pas. Le système médiatique n’eut pas besoin, à mon sens, de les censurer. Il leur donna la parole en abondance, sachant ou en tout cas faisant comme si que cette parole, faute d’outillage, ne l’ébranlerait pas. La meilleure neutralisation d’un discours subversif consiste peut-être à le laisser s’exprimer sans cadre. C’est une hypothèse, mais elle me paraît tenir.

Ce déficit est produit systématiquement

C’est ici que la démonstration rejoint le fil de ce livre. Le déterminisme social opère, selon moi, à travers la distribution inégale des outils intellectuels. Les classes dominantes acquièrent ces outils par imprégnation familiale et par formation institutionnelle dans les grandes écoles, dans les réseaux qui se reproduisent. Les classes dominées ne les acquièrent que par effort personnel exceptionnel. J’en suis un exemple un exemple, pas une preuve. L’écart d’outillage ainsi produit est l’un des mécanismes les plus efficaces et les moins visibles du déterminisme social. Il ne se voit pas. Il ne se nomme pas. Il agit.

Sans instruction populaire, pas d’émancipation collective possible, me semble-t-il. La rigueur et la connaissance ne sont pas des privilèges réservés aux experts patentés. Elles sont les conditions concrètes de toute transformation sérieuse individuelle ou collective. Ce n’est pas une posture. Ce n’est pas un ornement. C’est ce que les Gilets jaunes ont payé de leurs corps faute de l’avoir reçu du moins est-ce ainsi que je le lis.

Ce qui reste à construire

Il faudrait enseigner massivement, dès l’école primaire et tout au long de la vie, les outils élémentaires de la pensée critique. Apprendre à distinguer une cause d’une corrélation. Apprendre à repérer un sophisme, l’argument d’autorité, la généralisation hâtive, la fausse causalité, l’appel à l’émotion qui se substitue à la démonstration.

Apprendre à lire un chiffre, à interroger une source, à reformuler une question piégée. Apprendre à argumenter sans hurler, à douter sans renoncer, à céder devant un meilleur raisonnement sans y voir une humiliation. J’utilise le conditionnel à dessein. Cette pédagogie a, à ma connaissance, presque entièrement disparu de notre système ou du moins n’y occupe-t-elle plus la place qu’elle mériterait.

L’instruction populaire n’a jamais entièrement reposé sur l’école officielle. Elle a toujours emprunté d’autres chemins : les bibliothèques publiques, les associations d’éducation populaire, ces professeurs qui prennent leur métier au sérieux malgré le carcan de l’institution, ces parents qui transmettent ce qu’ils n’ont pas reçu, ou encore ces autodidactes qui ouvrent un livre par défi et le referment transformés. Notre époque ajoute à ces canaux historiques une possibilité que les générations précédentes n’avaient jamais approchée : le numérique rend techniquement accessible un volume de connaissances vertigineux. Mais face à cette marée, une ligne de partage s’impose : il va falloir composer avec l’intelligence artificielle, rester maître et non devenir esclave.

Pour relever ce défi, une piste concrète se dessine: celle d’une plateforme publique du savoir, libre et gratuite. Un espace commun rassemblant cours, ressources documentaires et outils de raisonnement critique, soumis à des règles strictes de sourçage et de vérification contradictoire. Les briques de cette cathédrale existent déjà, mais elles gisent, dispersées. Ce qui manque, c’est leur mise en cohérence et leur visibilité immédiate auprès de ceux qui en auraient le plus besoin. Pour qu’une telle infrastructure tienne, elle doit être conçue comme un véritable service public, affranchie de toute logique de rentabilité marchande. On ne mesure pas le rendement d’un esprit qu’on a aidé à se former. Il se révèle parfois dix ans plus tard, parfois jamais, ou parfois dans le regard et la liberté des enfants de celui qu’on croyait avoir formé pour rien.

Car l’émancipation par l’instruction est l’affaire de plusieurs générations. Mes parents n’ont pas pu. J’ai pu en partie, à grand-peine, par des détours, en rattrapant tard ce que d’autres avaient reçu tôt. Mes enfants ont pu davantage parce que j’ai pu un peu. C’est ainsi, me semble-t-il, que le déterminisme se desserre : non pas d’un coup, par une décision politique foudroyante, mais lentement, génération après génération, transmission après transmission.

J’aborde ces questions en sachant qu’elles dépassent mon strict cadre professionnel. Je ne suis ni politologue, ni constitutionnaliste, ni économiste; j’ai été professeur de mathématiques et de physique. Mais le constat que je formule prolonge ce que ce livre cherche à démontrer depuis ses premières pages: la rigueur et la connaissance ne sont pas des privilèges réservés aux experts patentés. Elles sont des exigences qui s’appliquent à tout citoyen qui prétend penser sa propre époque. Une démocratie qui réserverait la pensée politique aux seuls spécialistes diplômés cesserait, à mon sens, d’être une démocratie pour devenir une technocratie consentie.

Les Gilets jaunes ont payé de leurs corps une colère que personne n’avait su entendre à temps, et que personne n’a su transformer ensuite en pouvoir réel. Ce double échec celui des institutions qui ont laissé pourrir la situation, et celui d’un mouvement qui n’a pas pu se doter des moyens de sa propre force n’est pas, à mes yeux, une fatalité. Il est le résultat d’une longue désertion: celle d’une instruction publique qui aurait dû donner à tous, depuis longtemps, les outils pour penser leur condition et la transformer collectivement.

Ce que les Gilets jaunes ont révélé

Ils ont eu raison de se révolter. Leur colère était juste, leur dignité intacte, leur courage réel. Mais ils ont payé de leurs corps une vérité que personne ne leur avait apprise : une colère sans méthode se disperse, une justice sans rigueur se fait manipuler, un peuple sans outils se fait confisquer sa propre force.

Ils ont refusé toute incarnation du moins une grande partie d’entre eux et personne n’a porté leur voix. Ils ont refusé toute structure et rien n’a duré. Ils ont refusé d’approfondir et les vraies causes sont restées dans l’ombre. Ils ont laissé les ego occuper l’espace que la stratégie aurait dû tenir. Et le système, sans même avoir besoin de les écraser, les a regardés s’épuiser.

Ce n’est pas une fatalité. C’est une leçon.

Car la personne qui manquait cultivée, modeste, stratégique, ferme n’est pas née un jour dans un rond-point. Elle se construit. Lentement. Par la lecture, par l’échec, par la méthode, par la fidélité. Elle ne surgit pas des barricades. Elle se forge dans le silence des chambres, dans les livres empruntés, dans les corrections recommencées, dans les conversations comme celle-ci.

Cette personne n’existait pas encore. Mais elle peut exister. Pas pour prendre le pouvoir. Pour transmettre. Pour outiller. Pour rendre à ceux qui n’ont rien reçu les moyens de ne plus jamais être des dupes.

La justice sociale ne viendra pas d’un sauveur. Elle viendra, je l’espère, de milliers de personnes ordinaires qui décident, un jour, d’appliquer la rigueur et la connaissance au service des autres. Pas pour briller. Pour libérer.

C’est cela, le principal. Et c’est à notre portée.

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Extrait de mon livre: « Equation d’une vie » , le cas GJ

Il y a une question que je pensais avoir résolue, ou du moins mise à distance. Pourquoi certains reçoivent-ils très tôt les bons codes, quand d’autres doivent les découvrir seuls, souvent trop tard ?

Je l’avais rencontrée à l’école, dans les orientations rapides et les trajectoires déjà classées pendant trente ans devant un tableau. Et puis elle réapparut, en novembre 2018, non plus dans une salle de classe mais sur un rond-point collective, massive, bruyante.

Je n’en fus pas seulement spectateur. Je discutai sur les ronds-points, marchai dans des manifestations, assistai à des réunions. Ce que je vis me confirma quelque chose que ce livre tente de démontrer depuis ses premières pages, mais à une échelle que je n’avais pas encore mesurée.

Ce chapitre est une tentative d’analyse personnelle celle d’un professeur de mathématiques à la retraite, pas d’un politologue. Je n’ai pas la prétention d’en faire une thèse digne d’un prix Nobel. Mais j’ai passé des années à apprendre à mes élèves que la rigueur s’applique à tout problème, quel qu’il soit y compris à ceux qui dépassent son auteur.
C’est dans cet esprit que j’essaie de lire ce qui s’est passé, en m’efforçant de distinguer ce que j’ai observé, ce que j’ai interprété et ce qui reste pour moi une hypothèse.

L’hypothèse de départ

Le déterminisme social opère principalement, selon moi, à travers la distribution inégale des outils intellectuels. La rigueur et la connaissance sont des variables capables de modifier une trajectoire que tout semblait avoir fixée, à l’échelle d’une vie individuelle comme à celle d’un mouvement collectif. C’est l’hypothèse que je défends. Les Gilets jaunes en ont fourni, malgré eux et à leur corps défendant, une illustration que je trouve frappante sans prétendre qu’elle épuise le sujet.

Avant toute analyse, il faut rappeler ce qui était en cause. Une France, celle des fins de mois qui ne tombent jamais juste, des trajets en voiture comptés au litre, des travailleurs qui se levaient tôt, payaient leurs impôts, élevaient leurs enfants sans rien demander à personne, et se voyaient traités comme une variable d’ajustement dans des arbitrages qui ne les concernaient jamais directement.
Des retraités à neuf cents euros qui devaient choisir entre se chauffer et se soigner. Des familles monoparentales qui calculaient au centime près le nécessaire. Des artisans étranglés par les charges, des ouvriers déclassés, des employés à qui l’on demandait toujours plus pour toujours moins.

Cette colère reposait sur des faits matériels précis et accumulés depuis des décennies. Elle était légitime, au sens le plus strict du mot: elle reposait sur une réalité matérielle documentée, celle des fins de mois, des trajets et des pensions. Tout ce qui suit doit être lu sans jamais perdre de vue ce point de départ.

La répression

La répression, il faut la nommer telle qu’elle le fut du moins telle que je l’ai vécue et interprétée. Pas une fermeté nécessaire au maintien de l’ordre, mais une violence d’État que je tiens pour disproportionnée. Le journaliste David Dufresne a recensé, fin 2019, vingt-cinq manifestants ayant perdu un œil, cinq mains arrachées et plus de trois cents blessures à la tête. Le ministère de l’Intérieur comptait de son côté près de deux mille blessés parmi les forces de l’ordre. Ces chiffres, je les cite tels qu’ils ont été publiés; leur interprétation, en revanche, m’engage.

J’ai respiré du gaz lacrymogène à plusieurs reprises un produit dont les effets à long terme sur les voies respiratoires restent, à ma connaissance, peu étudiés et peu débattus. Il y eut aussi des violences du côté des manifestants, des vitrines brisées, du mobilier urbain incendié. Les deux camps produisirent de la violence, il serait malhonnête de le taire. Mais il y a une asymétrie qu’aucun équilibre formel ne peut effacer: un État qui use d’une force disproportionnée contre ses citoyens manque, me semble-t-il, à sa mission première. Reconnaître cette asymétrie ne disculpe personne. Cela situe les responsabilités à leur juste hauteur. Ces données posées, la démonstration peut commencer.

La colère sans stratégie ne produit pas de transformation

Dans plusieurs réunions, je pris la parole pour défendre un discours constructif: une stratégie plutôt que la seule action de rue, une représentation encadrée capable de parler aux médias avec calme, de porter des revendications claires en condamnant la violence d’où qu’elle vienne. Mon discours ne passait pas. L’action primait sur la réflexion du moins dans les réunions auxquelles j’ai assisté.

La preuve la plus nette vint, pour moi, en avril 2019, dans la banlieue nantaise. Un débat public auquel participait l’une des figures intellectuelles du mouvement un avocat, lecteur méthodique de la littérature économique critique, portant l’une des analyses les plus rigoureuses qu’on pouvait entendre à cette époque. La salle était comble. Je suis intervenu depuis le public pour proposer une liste d’union à six semaines des élections européennes. Le mouvement disposait encore, me semblait-il, d’un capital sympathie réel. Une échéance, un vote, une voix portée au Parlement l’instance même où se décidaient une partie des politiques contestées. Il s’y opposa. Son argument était de principe: le mouvement ne devait pas devenir politique, sa force tenait précisément à ce refus de s’institutionnaliser. Je défendis la position inverse.
Un mouvement social qui refuse de se traduire en force politique organisée se condamne, selon moi, à dépendre de la bonne volonté de ceux qu’il combat. La rue peut faire céder un gouvernement sur des revendications structurées et argumentées.

Plus tard, plusieurs listes dispersées se présentèrent aux européennes, sans coordination, sans tête commune. Elles firent des scores marginaux. Le mouvement avait refusé l’union ; il récolta la division. Ce n’est pas un jugement moral. C’est un résultat chiffré dont l’interprétation, là encore, m’appartient.

L’absence de stratégie vient d’un déficit d’outils

Les figures du mouvement furent nécessaires dans la première phase. Aucune mobilisation populaire ne s’organise sans visages qui donnent voix à la colère. Mais ces mêmes figures devinrent, dans la seconde phase, l’une des causes de l’étouffement je ne dis pas la seule. Elles ne se coordonnèrent pas entre elles. Chacune parla pour soi, défendit son audience, occupa son segment médiatique. La fragmentation visible sur les plateaux était, me semble-t-il, la projection de la fragmentation réelle dans les coulisses. L’absence de service d’ordre en était le symptôme : chacun manifestait comme il voulait, sans consignes, sans protection collective contre les éléments incontrôlés qui rejoignaient les cortèges. Le mot d’ordre était: pas de chef.

La méfiance avait ses raisons historiques. Mais elle reposait, à mon sens, sur une confusion. Le refus du chef au sens d’un dirigeant pouvant trahir la base est une saine prudence démocratique. Le refus de toute figure capable d’incarner une cause et de lui donner un cap est une autolimitation politique qui condamne le mouvement à l’effacement. Aucune transformation politique de grande ampleur, dans notre histoire moderne, ne s’est faite, à ma connaissance, sans une figure pour la porter.

Je croisai quelques mois plus tard l’une de ces figures un homme devenu emblématique d’une violence policière qui lui avait coûté un œil. Il était sincère. Il n’avait pas tiré bénéfice de sa blessure. Il la portait. Mais il était aussi peu érudit, dépassé par ce qu’on attendait désormais de lui. On lui demandait d’incarner une cause politique alors qu’il n’avait reçu ni la formation ni les cadres d’analyse nécessaires. La distance entre l’épreuve subie et la parole attendue en retour était trop grande. Aucun homme ne peut combler seul cette distance.

Elle se comble par l’éducation, par les institutions de formation civique, par des générations entières de transmission patiente. Ces conditions n’étaient pas réunies. Ce n’était pas sa faute.

La structure oligarchique

Pour comprendre pourquoi ces outils manquaient, il faut, selon moi, regarder la structure. Le mouvement contestait ce qu’il appelait l’oligarchie mot venu du grec oligos : peu nombreux, arkhê : pouvoir. Appliquée à notre époque, la notion ne désigne pas un régime constitutionnel, nous vivons formellement dans une démocratie représentative mais une réalité de fait : un petit nombre d’acteurs, reliés par leur formation, leurs intérêts économiques et leurs lieux de socialisation, exerce une influence décisive sur les décisions politiques majeures, sans qu’aucune coordination explicite ne soit nécessaire.

Cette concentration prend, à mes yeux, trois formes articulées : celle du capital, par quelques familles et groupes industriels ; celle de la propriété médiatique, qui produit non pas une censure directe mais une censure par anticipation, une sélection insensible des sujets, une hiérarchisation implicite des perspectives audibles ; et enfin celle du pouvoir politique une élite formée dans un petit nombre d’institutions, qui circule entre cabinets ministériels, grandes entreprises et postes électifs.

Les Gilets jaunes sentirent cette réalité. Ils la nommèrent parfois, mais ils ne réussirent pas, me semble-t-il, à la formaliser. La critique restait morale : dénoncer des fortunes, désigner des puissants. Tant qu’on ne comprend pas la structure, on s’épuise à dénoncer des visages.

À ce déficit analytique s’ajoutait, selon moi, un déficit plus profond que j’appellerai un déficit d’outillage argumentatif et médiatique, plutôt que cognitif, car le mot serait injuste et condescendant. Parler en public face à des journalistes professionnels n’est pas un exercice naturel. Cela suppose des compétences qui s’apprennent : reconnaître une question piégée et la reformuler, refuser le cadre imposé par l’interviewer, tenir une ligne argumentative en deux minutes malgré les interruptions, repérer les sophismes courants et les démonter en temps réel.

Ces compétences s’enseignent précisément dans les écoles qui forment les futurs cadres médiatiques et politiques des classes dominantes. Les porte-voix populaires n’en disposaient pas. Le système médiatique n’eut pas besoin, à mon sens, de les censurer. Il leur donna la parole en abondance, sachant ou en tout cas faisant comme si que cette parole, faute d’outillage, ne l’ébranlerait pas. La meilleure neutralisation d’un discours subversif consiste peut-être à le laisser s’exprimer sans cadre. C’est une hypothèse, mais elle me paraît tenir.

Ce déficit est produit systématiquement

C’est ici que la démonstration rejoint le fil de ce livre. Le déterminisme social opère, selon moi, à travers la distribution inégale des outils intellectuels. Les classes dominantes acquièrent ces outils par imprégnation familiale et par formation institutionnelle dans les grandes écoles, dans les réseaux qui se reproduisent. Les classes dominées ne les acquièrent que par effort personnel exceptionnel. J’en suis un exemple un exemple, pas une preuve. L’écart d’outillage ainsi produit est l’un des mécanismes les plus efficaces et les moins visibles du déterminisme social. Il ne se voit pas. Il ne se nomme pas. Il agit.

Sans instruction populaire, pas d’émancipation collective possible, me semble-t-il. La rigueur et la connaissance ne sont pas des privilèges réservés aux experts patentés. Elles sont les conditions concrètes de toute transformation sérieuse individuelle ou collective. Ce n’est pas une posture. Ce n’est pas un ornement. C’est ce que les Gilets jaunes ont payé de leurs corps faute de l’avoir reçu du moins est-ce ainsi que je le lis.

Ce qui reste à construire

Il faudrait enseigner massivement, dès l’école primaire et tout au long de la vie, les outils élémentaires de la pensée critique. Apprendre à distinguer une cause d’une corrélation. Apprendre à repérer un sophisme, l’argument d’autorité, la généralisation hâtive, la fausse causalité, l’appel à l’émotion qui se substitue à la démonstration.

Apprendre à lire un chiffre, à interroger une source, à reformuler une question piégée. Apprendre à argumenter sans hurler, à douter sans renoncer, à céder devant un meilleur raisonnement sans y voir une humiliation. J’utilise le conditionnel à dessein. Cette pédagogie a, à ma connaissance, presque entièrement disparu de notre système ou du moins n’y occupe-t-elle plus la place qu’elle mériterait.

L’instruction populaire n’a jamais entièrement reposé sur l’école officielle. Elle a toujours emprunté d’autres chemins : les bibliothèques publiques, les associations d’éducation populaire, ces professeurs qui prennent leur métier au sérieux malgré le carcan de l’institution, ces parents qui transmettent ce qu’ils n’ont pas reçu, ou encore ces autodidactes qui ouvrent un livre par défi et le referment transformés. Notre époque ajoute à ces canaux historiques une possibilité que les générations précédentes n’avaient jamais approchée : le numérique rend techniquement accessible un volume de connaissances vertigineux. Mais face à cette marée, une ligne de partage s’impose : il va falloir composer avec l’intelligence artificielle, rester maître et non devenir esclave.

Pour relever ce défi, une piste concrète se dessine: celle d’une plateforme publique du savoir, libre et gratuite. Un espace commun rassemblant cours, ressources documentaires et outils de raisonnement critique, soumis à des règles strictes de sourçage et de vérification contradictoire. Les briques de cette cathédrale existent déjà, mais elles gisent, dispersées. Ce qui manque, c’est leur mise en cohérence et leur visibilité immédiate auprès de ceux qui en auraient le plus besoin. Pour qu’une telle infrastructure tienne, elle doit être conçue comme un véritable service public, affranchie de toute logique de rentabilité marchande. On ne mesure pas le rendement d’un esprit qu’on a aidé à se former. Il se révèle parfois dix ans plus tard, parfois jamais, ou parfois dans le regard et la liberté des enfants de celui qu’on croyait avoir formé pour rien.

Car l’émancipation par l’instruction est l’affaire de plusieurs générations. Mes parents n’ont pas pu. J’ai pu en partie, à grand-peine, par des détours, en rattrapant tard ce que d’autres avaient reçu tôt. Mes enfants ont pu davantage parce que j’ai pu un peu. C’est ainsi, me semble-t-il, que le déterminisme se desserre : non pas d’un coup, par une décision politique foudroyante, mais lentement, génération après génération, transmission après transmission.

J’aborde ces questions en sachant qu’elles dépassent mon strict cadre professionnel. Je ne suis ni politologue, ni constitutionnaliste, ni économiste; j’ai été professeur de mathématiques et de physique. Mais le constat que je formule prolonge ce que ce livre cherche à démontrer depuis ses premières pages: la rigueur et la connaissance ne sont pas des privilèges réservés aux experts patentés. Elles sont des exigences qui s’appliquent à tout citoyen qui prétend penser sa propre époque. Une démocratie qui réserverait la pensée politique aux seuls spécialistes diplômés cesserait, à mon sens, d’être une démocratie pour devenir une technocratie consentie.

Les Gilets jaunes ont payé de leurs corps une colère que personne n’avait su entendre à temps, et que personne n’a su transformer ensuite en pouvoir réel. Ce double échec celui des institutions qui ont laissé pourrir la situation, et celui d’un mouvement qui n’a pas pu se doter des moyens de sa propre force n’est pas, à mes yeux, une fatalité. Il est le résultat d’une longue désertion: celle d’une instruction publique qui aurait dû donner à tous, depuis longtemps, les outils pour penser leur condition et la transformer collectivement.

Ce que les Gilets jaunes ont révélé

Ils ont eu raison de se révolter. Leur colère était juste, leur dignité intacte, leur courage réel. Mais ils ont payé de leurs corps une vérité que personne ne leur avait apprise : une colère sans méthode se disperse, une justice sans rigueur se fait manipuler, un peuple sans outils se fait confisquer sa propre force.

Ils ont refusé toute incarnation du moins une grande partie d’entre eux et personne n’a porté leur voix. Ils ont refusé toute structure et rien n’a duré. Ils ont refusé d’approfondir et les vraies causes sont restées dans l’ombre. Ils ont laissé les ego occuper l’espace que la stratégie aurait dû tenir. Et le système, sans même avoir besoin de les écraser, les a regardés s’épuiser.

Ce n’est pas une fatalité. C’est une leçon.

Car la personne qui manquait cultivée, modeste, stratégique, ferme n’est pas née un jour dans un rond-point. Elle se construit. Lentement. Par la lecture, par l’échec, par la méthode, par la fidélité. Elle ne surgit pas des barricades. Elle se forge dans le silence des chambres, dans les livres empruntés, dans les corrections recommencées, dans les conversations comme celle-ci.

Cette personne n’existait pas encore. Mais elle peut exister. Pas pour prendre le pouvoir. Pour transmettre. Pour outiller. Pour rendre à ceux qui n’ont rien reçu les moyens de ne plus jamais être des dupes.

La justice sociale ne viendra pas d’un sauveur. Elle viendra, je l’espère, de milliers de personnes ordinaires qui décident, un jour, d’appliquer la rigueur et la connaissance au service des autres. Pas pour briller. Pour libérer.

C’est cela, le principal. Et c’est à notre portée.

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